Pistolletto Louvre Vénus chiffons

Michelangelo Pistoletto « Vénus aux chiffons » 1967 MAC Rivoli - Musée Louvre Paris 2013  [5]

L’art un langage et l’anthropologue un « passeur de sens »
 

L’art est un mode communicationnel, un langage lié à l’image, au symbole ou au signe, il produit du sens. Il fournit à l’anthropologue matière à analyse des formes de langages dans le cadre de la philologie notamment. L’étude de l'écologie dans l'art suppose de s’intéresser au caractère engagé de l’œuvre. Cet engagement est nécessairement relié au milieu dans lequel évolue l’artiste ou le cadre dans lequel est diffusé son travail. La création artistique est un moyen de transmettre une idée, un mode de langage et dans une temporalité qui dépasse le siècle. L’artiste serait un  "passeur de sens" universel, révélé par le travail de l’anthropologue dans le temps. Ce passage de sens serait attribué au créateur et au producteur. Pour Lévi-Strauss, le mouvement artistique doit faire sens et ne peut être réduit à sa forme. Très critique à l’égard du cubisme et une œuvre de Picasso, il dira qu’elle "apporte moins un message original qu’elle ne se livre à une trituration du code de la peinture /…/ Les signes n’ont plus d’un système de signes que la fonction formelle : en fait et sociologiquement parlant ils ne servent pas à la communication au sein d’un groupe."[1]


Pour Miguel Chevalier[2] "l’artiste est plutôt un témoin d’une époque qui fait prendre conscience d’éléments qui ne sont pas toujours tangibles dans l’immédiat. C’est peut-être par leur hypersensibilité que les artistes peuvent arriver à démontrer ou à préfigurer des consciences. Par exemple Krajcberg, bien avant l’heure, a développé des idées que beaucoup de gens trouvaient un peu farfelues à son époque et qui finalement avec le temps se révèlent être très pertinentes par rapport à nos rythmes, à nos sociétés qui surconsomment. Fontana, parlait du concept "Spaziale"[3] que personne ne comprenait alors, et qui prend aujourd’hui toute sa valeur." Michelangelo Pistoletto insiste sur le fait que l’artiste doit être un guide. "L’art doit être considéré comme un moyen qui peut ouvrir des perspectives à la société comme c’était le cas à la Renaissance." La Vénus aux chiffons de Pistoletto créée en 1967 dans le mouvement d’Arte Povera produit aujourd’hui un sens nouveau, qualifiée  "d’icône du recyclage"[4]. A cette époque, explique Pistoletto, "on sentait une nécessité, on n’avait pas fait le passage entre l’œuvre et l’action structurée dressée vers le social. Mais pour moi, il y avait déjà les racines de se concentrer sur des valeurs essentielles. Sur ces racines, je me suis senti de faire monter un arbre qui est celui de l’interaction avec le social. Pistoletto associe l’adjectif -pauvre- de l’Arte Povera à "la décroissance, une idée écologique du progrès /…/ sortir de cette situation de consommation quotidienne et trouver des énergies nouvelles."
 

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En 2013, le Musée du Louvre donne « carte blanche », pour la première fois, à un artiste d’art contemporain pour investir les lieux et offrir un nouveau regard aux visiteurs. Marie-Laure Bernadac, Conservatrice générale chargée de l'art contemporain au Louvre sous la présidence d’Henry Loyrette, choisit un artiste de l’Arte Povera pour une exposition au nom évocateur et inspirant une suite probable : Michelangelo Pistoletto Année 1 : Paradis sur Terre. L’artiste peut diffuser ses œuvres comme ses idées et délivrer des messages. « Une exposition de mes œuvres au Louvre, à ce moment précis de l’histoire, me permet de faire le point sur la situation actuelle. Le Louvre étant en quelque sorte un miroir de l’histoire, je peux faire de mes œuvres le miroir du Louvre. C’est d’autant plus vrai que les Tableaux-miroirs ont un rôle actif : ils reflètent à la fois le passé et le présent, c’est-à-dire la collection en même temps que les visiteurs.» Pistoletto précise qu’en langue ancienne persane, le mot « paradis » signifie « jardin protégé », dans le but d’offrir une meilleure qualité de vie.[9] Le signe revisité de l’infini trône sur la pyramide de verre. « Le premier paradis, c’est celui où les humains se sont intégrés dans la nature. Le second c’est le paradis artificiel : quand les humains se sont éloignés de la nature, avec des effets positifs et négatifs. Le troisième, c’est prendre ce qui est bon dans l’artifice et s’en servir pour reprendre contact avec la nature. Il réconcilie l’art et la culture avec la science et la technique, et propose au monde entier de collaborer pour rendre durable la vie humaine sur la Terre.»
 

Aucune ambiguïté sur les intentions du Louvre, comme en témoigne la question de Marie-Laure Bernadac à l’artiste, diffusée à la presse : « Comment le Troisième Paradis peut-il réellement influencer l’activité des musées, qui sont devenus aujourd’hui la proie du tourisme de masse et du consumérisme économique et culturel ? » L’objectif du Musée, comme vitrine du monde à travers les Tableaux-miroirs de Pistoletto, est bien d’interroger les pratiques culturelles de la société et plus généralement de l’économie de marché. Le dossier de presse de l’exposition détaille par ailleurs les activités de la Fondation Pistoletto Cittadellarte, comme une série de conférences et performances aux noms évocateurs : « Le Troisième Paradis : vision et anticipation, Regard sur un monde en devenir, Viens lire au Louvre. Un monde meilleur. » Mais le Musée ne s’arrête pas là. « Artiste engagé, Michelangelo Pistoletto a souhaité que son exposition Année 1, le paradis sur terre, soit accompagnéed’une action territoriale à grande échelle. » Un projet d’éducation artistique est conçu pour l’occasion. Il vise à fédérer les publics autour du travail de Pistoletto et les réflexions liées. Le but est de réaliser des œuvres collectives par des participants de Paris, d’Ile de France et d’Italie. 1500 enfants et adultes ont présenté en juin 2013 leurs travaux animés par une performance artistique collective et partagée avec les passants du Jardins des Tuileries à Paris, invités à déployer le symbole de l’artiste par un immense ruban d’aluminium « matériel recyclable à l’infini ». Quelle est la valeur de ce signe, sans partage ? « Si l’humanité ne réalise pas la transformation du Troisième Paradis, ce signe n’aura aucune valeur ! » clame Pistoletto. « Il doit être accompagné par la parole, par la communication et par la médiation. Mais il faut être très vigilant au risque de possibles spéculations et récupérations commerciales, politiques, voire religieuses… » 

 

[1] M. Hénaff, Claude Lévi-Strauss, le passeur de sens, Tempus, 2008 p 122.  

[2] Enquête ethnographique, Miguel Chevalier, 20 avril 2013, Musée d’Art moderne et contemporain, Céret, par Edith Liégey en partenariat avec Claude Mossessian

[3] Le mouvement spatial ouvre l’art à la relation avec la science et la technologie cf. Premier Manifeste du Spatialisme en 1947, précurseur avec "L’Ambiente spaziale" ou Environnement spatial à Milan en 1949 et préfigure le développement de l’occupation de l’espace dans l’art contemporain.

[4] Patrick Javault émission "Plateformes" France Culture Rencontre avec Michelangelo Pistoletto "Le Troisième Paradis" oct 2011.
[5] "La vénus aux chiffons est une oeuvre emblématique de l'Arte Povera courant artistique des années 60. Les chiffons employés -ici- par Michelango Pistoletto sont ceux qu'il utilisait pour nettoyer les miroirs. Ce sont de vieux vêtements qui suggèrent le temps qui passe, les méfaits de la société de consommation et de ses déchets ; ils contrastent donc avec la sculpture antique de Vénus, un symbole de beauté permanente." Cartel de l'œuvre Musée du Louvre 2013.


Lire article jardin-eco-culture.com Arte Povera, retour d'un art de la décroissance au 21ème siècle

 

Plus d'infos : Exposition "Michelangelo Pistoletto Année 1, le paradis sur terre" Musée du Louvre du 25 avril au 2 septembre 2013

 

©  Edith Liégey these.fr

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